« Le vieux, ta lampe ridicule me gâche le film ! »
Je m'appelle Raymond. J'ai quatre-vingt-deux ans, et depuis quarante ans, je suis ouvreur au petit cinéma de La Plaine, à Marseille. Je porte toujours mon vieil uniforme bordeaux à boutons dorés. Les jeunes en rient, mais j'en suis fier.
J'accompagne les spectateurs à leur place avec ma lampe de poche. Je déchire les tickets, je ramasse les écharpes oubliées, je connais les habitués par leur siège préféré.
Ce soir-là, la séance avait commencé depuis cinq minutes. Une dame âgée était arrivée en retard, et je la guidais doucement dans l'allée sombre, ma lampe dirigée vers le sol.
Le faisceau a effleuré un homme en blouson de cuir, un seau de pop-corn sur les genoux. Il s'est levé d'un bond, furieux. Il a fait tomber la lampe de ma main et jeté ma boîte de tickets dans l'allée.
Les tickets se sont envolés, la lampe a roulé sous les sièges. Des spectateurs se sont retournés. Je suis resté debout, les mains le long du corps, et j'ai dit :
« Je guide les spectateurs dans ce cinéma depuis quarante ans. »
Il a crié que ce cinéma était un musée pour vieillards. La porte de la cabine de projection s'est ouverte et Madame Rossi, la propriétaire, est descendue sur sa canne. Elle a vu les tickets par terre et a dit : « Arrêtez ! Cet homme a sauvé ce cinéma des flammes ! »
Le spectateur s'est figé. Madame Rossi le connaissait depuis qu'il était enfant. Il s'appelait Karim.
C'était en novembre 1987. J'avais quarante-sept ans. Nous projetions ce soir-là, en séance spéciale, de vieux films de la cinémathèque du quartier. Certaines bobines étaient en film nitrate, très inflammable.
Au milieu de la séance, j'ai senti une odeur de fumée. Elle venait de la cabine de projection. Une bobine avait pris feu, et le projectionniste, intoxiqué, s'était évanoui.
Je n'ai pas crié « au feu ». J'ai rallumé doucement les lumières de la salle et j'ai demandé aux spectateurs de sortir, calmement, en leur disant qu'il y avait un problème technique. Personne n'a paniqué. Deux cents personnes sont sorties en trois minutes.
Parmi elles, il y avait un couple âgé et leur fille, enceinte de huit mois. C'étaient les grands-parents et la mère de Karim.
Ensuite, je suis remonté dans la cabine enfumée. J'ai traîné le projectionniste dehors, puis j'ai attrapé l'extincteur. Les flammes léchaient les étagères de bobines, des films introuvables, des trésors du cinéma.
J'ai éteint le feu avant l'arrivée des pompiers. J'ai eu les mains brûlées et j'ai passé deux semaines à l'hôpital. Le cinéma a rouvert un mois plus tard, avec toutes les bobines sauvées.
Karim avait entendu cette histoire dans sa famille, comme une légende. Il ne savait pas que le héros, c'était le vieil ouvreur à la lampe ridicule.
Il est resté debout, dans la lumière de l'écran. Puis il s'est mis à genoux dans l'allée et a ramassé les tickets un par un. Il a retrouvé ma lampe sous un siège et me l'a rendue, allumée.
Il s'est tourné vers la salle et s'est excusé à voix haute. Il a dit que sa mère lui avait raconté cent fois « la nuit du feu », et qu'il venait d'insulter l'homme qui avait sauvé sa vie avant même sa naissance.
Le lendemain soir, il est revenu avec ses grands-parents, très âgés maintenant. Avant la séance, Madame Rossi a pris le micro et raconté toute l'histoire. La salle entière s'est levée pour m'applaudir.
Karim vient désormais tous les vendredis. Il me demande toujours de l'accompagner à sa place avec ma lampe, même quand la salle est allumée.
Une petite lampe de poche n'éclaire pas grand-chose. Mais elle peut guider des centaines de personnes vers la sortie.
Et vous, avez-vous un endroit de votre enfance que quelqu'un a sauvé ?


