« Médecin de brousse ! Je veux un vrai docteur ! »
Je m'appelle Henri Fabre. J'ai soixante-dix-sept ans, et je suis médecin de campagne dans le canton de Saint-Flour, en Auvergne, depuis quarante-cinq ans. Mon cabinet est petit et ancien : un bureau en bois, une table d'examen, des livres de médecine jaunis.
J'ai soigné des générations de familles. J'ai fait des visites à domicile la nuit, dans la neige et le brouillard, avec ma vieille sacoche de cuir sur l'épaule.
Ce matin d'hiver, la neige tombait derrière la fenêtre. Un homme en veste de ski luxueuse est entré, montre de marque au poignet. Il passait ses vacances dans un chalet près du village et avait mal au dos.
Je l'ai examiné avec soin. Je lui ai dit que ce n'était qu'une contracture, qu'il fallait du repos et de la chaleur. Il s'est mis en colère. Il exigeait des examens, un scanner, un spécialiste.
Puis il a balayé mon bureau d'un geste. Mon stéthoscope, mon tensiomètre et ma vieille sacoche sont tombés sur le plancher. Mon infirmière s'est figée à la porte. J'ai répondu :
« Je soigne ce canton depuis quarante-cinq ans. »
Il a parlé de porter plainte. La porte s'est ouverte : le vieux Baptiste, un paysan du hameau voisin, est entré, casquette à la main. Il a regardé l'homme et a dit d'une voix forte : « Arrêtez ! Il vous a mis au monde dans la neige ! »
L'homme s'est retourné, stupéfait. Baptiste, en salle d'attente, avait entendu son nom à l'accueil : Julien Roux. Et il s'était souvenu.
C'était en janvier 1982. J'avais trente-deux ans, et je venais de m'installer dans le canton. Une tempête de neige comme on n'en avait pas vu depuis vingt ans avait coupé toutes les routes.
Vers minuit, le téléphone a sonné. Dans une ferme isolée, au bout d'un chemin de montagne, une jeune femme, Marie, avait commencé à accoucher, deux semaines en avance. L'ambulance était bloquée dans la vallée.
J'ai pris ma voiture jusqu'au hameau de Baptiste. Au-delà, les congères étaient trop hautes. Baptiste m'attendait avec une lampe tempête. Nous avons fait les quatre derniers kilomètres à pied, dans la neige jusqu'aux genoux, ma sacoche sur le dos.
Quand nous sommes arrivés, la jeune femme était épuisée. J'ai accouché le bébé à la lueur du feu de cheminée. C'était un garçon. Il ne respirait pas.
Je l'ai frictionné, je lui ai dégagé les voies respiratoires, j'ai soufflé doucement dans sa bouche. Les secondes paraissaient des heures. Puis il a poussé un cri. Marie a éclaté en sanglots, et Baptiste aussi.
Quelques années plus tard, la famille a quitté l'Auvergne pour Paris. Je ne les avais jamais revus.
Julien est resté immobile au milieu du cabinet. Puis il s'est agenouillé et a ramassé mes instruments, un par un. Il a remis le stéthoscope sur mon bureau, puis la sacoche de cuir, avec une infinie précaution.
Il s'est excusé devant mon infirmière et Baptiste. Il a avoué que sa mère lui avait souvent parlé de « la nuit de la tempête », mais qu'il avait toujours cru qu'elle exagérait.
Il a sorti son téléphone et appelé sa mère, à Paris. Il m'a tendu l'appareil. Au bout du fil, Marie pleurait. Elle m'a dit qu'elle allumait une bougie pour moi chaque année, le soir de l'anniversaire de son fils.
Quelques mois plus tard, Julien a financé la rénovation complète de mon cabinet. Il a voulu garder le vieux bureau en bois. Et il m'a offert une sacoche neuve, que j'ai rangée à côté de l'ancienne.
Depuis, chaque hiver, il revient au village avec sa mère. Nous allons ensemble voir Baptiste dans sa ferme, et nous buvons un vin chaud devant la cheminée.
Un médecin de campagne ne fait pas la une des journaux. Mais certains soirs de neige, il tient une vie entière entre ses mains.
Et vous, connaissez-vous la personne qui vous a aidé à venir au monde ?


