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Le vieux réparateur de skis de Chamonix

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Le vieux réparateur de skis de Chamonix

« Poubelle, tes skis de papi ! Ici, on vend du neuf ! »

Je m'appelle Émile. J'ai quatre-vingt-un ans, et depuis soixante ans, je répare les skis à Chamonix. J'ai appris dans l'atelier de mon père, quand les skis étaient encore en bois de frêne. Aujourd'hui, je travaille dans l'arrière-boutique d'un grand magasin de sport.

Je fartage les skis en carbone des touristes, je répare les carres, je règle les fixations. Mais sur mon établi, je garde toujours une paire de vieux skis en bois. Ils me rappellent d'où je viens.

Ce matin d'hiver, le soleil faisait briller le mont Blanc par la fenêtre de l'atelier. Le nouveau gérant du magasin est descendu, polaire noire de technicien et oreillette.

Il voulait moderniser la boutique. Mon atelier, selon lui, faisait vieux jeu. Il a balayé mon fer à farter et mes pains de fart de l'établi, puis il a jeté mes skis en bois sur le sol. L'un d'eux s'est fendu.

Deux clients se sont figés. Une vendeuse a crié. J'ai posé ma main sur l'établi, je me suis redressé et j'ai dit :

« Je répare les skis de Chamonix depuis soixante ans. »

Il a parlé d'une machine automatique pour me remplacer. Un petit garçon en combinaison rouge est alors entré de la rue enneigée. Il a vu les skis par terre, puis mon visage, et a crié : « Papa ! C'est lui qui m'a fait mes premiers skis en bois ! »

Le gérant s'est retourné, stupéfait. C'était son fils, Lucas, qui venait de sortir de son cours de ski.

C'était deux hivers plus tôt, pendant les vacances de février. Lucas avait six ans. Il passait les vacances chez sa grand-mère, à Chamonix, pendant que son père travaillait encore à Lyon.

Un après-midi, je l'ai vu au pied de la piste des débutants. Il pleurait, assis dans la neige. Ses skis de location étaient beaucoup trop longs. Il tombait sans arrêt, et les autres enfants riaient de lui.

Je me suis assis à côté de lui et je lui ai demandé ce qui n'allait pas. Il m'a dit qu'il était nul et qu'il ne voulait plus jamais skier.

Ce soir-là, et les deux soirs suivants, je suis resté à mon établi jusqu'à minuit. J'ai taillé pour lui une petite paire de skis en frêne, juste à sa taille. J'ai adapté des fixations d'enfant, et j'ai peint une petite étoile rouge sur chaque spatule.

Le quatrième jour, je l'ai accompagné sur la piste. Au début, je le tenais par la main. Puis je l'ai lâché. Il est descendu seul jusqu'en bas, en riant aux éclats.

À la fin des vacances, il skiait mieux que tous les autres. Sa grand-mère m'a apporté un gâteau aux myrtilles. Le père, lui, n'avait entendu parler que du « papi des skis ».

Le gérant est resté muet, puis il s'est agenouillé pour ramasser mon fer et les skis en bois. Il a passé le doigt sur la fente, comme on caresse une blessure.

Devant les clients, il m'a présenté ses excuses. Il a dit que son fils lui parlait sans cesse de ces skis à étoiles, et qu'il n'avait jamais pensé à demander qui les avait fabriqués.

Il a annulé la commande de la machine automatique le jour même. Au contraire, il a fait de mon atelier la vitrine du magasin, avec une grande fenêtre sur la rue, pour que les passants me voient travailler.

J'ai réparé le ski fendu. Il est accroché au-dessus de mon établi, à côté de la petite paire à étoiles rouges, que Lucas m'a rapportée.

Et chaque samedi matin, j'apprends aux enfants de Chamonix à farter leurs skis. Lucas est toujours au premier rang, et son père vient parfois s'asseoir au fond pour écouter.

On peut acheter des skis neufs dans n'importe quel magasin. Le courage de descendre une pente, lui, se transmet à la main.

Et vous, qui vous a appris à ne pas abandonner quand vous étiez enfant ?

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