« Dégoûtant ! Votre seau sale a ruiné ma vidéo, vous êtes virée ! »
Je m'appelle Fatou. Depuis quinze ans, je nettoie les rames du tramway de Bordeaux, au terminus de la ligne A. J'ai cinq minutes par rame, entre deux départs. Serpillière, barres, sièges, papiers oubliés.
Autour de mon cou, sous mon col, je porte un petit médaillon en argent. Je ne le quitte jamais, même pour travailler.
Ce matin-là, le soleil entrait à flots par les grandes vitres. Une jeune femme en survêtement de marque se filmait au bout d'une perche, en parlant fort à son téléphone. Elle était restée dans la rame au terminus.
En reculant, elle a heurté mon seau. Au lieu de s'excuser, elle a hurlé que j'avais gâché sa prise. Puis elle a donné un coup de pied dans le seau. L'eau sale a inondé le sol, et mes gants et mon flacon ont glissé sous les sièges.
Un vieux monsieur a baissé son journal. Une passagère a mis la main devant sa bouche. Je me suis agenouillée avec mon chiffon et j'ai répondu :
« Je nettoie ce tram avec fierté chaque matin, mademoiselle. »
Elle a braqué son téléphone sur moi pour me filmer. Mon médaillon a glissé hors de mon col. Elle a abaissé sa perche, très lentement, et a murmuré : « Ce médaillon… c'est celui de mamie ! Vous étiez son infirmière ? »
J'ai porté la main à mon cou. Je n'étais pas infirmière. Mais j'avais été bien plus que cela pour sa grand-mère.
Avant le tram, j'étais aide-soignante à domicile. Pendant quatre ans, chaque jour, je me suis occupée de Madame Jacqueline, une vieille dame de quatre-vingt-dix ans qui vivait seule dans une grande maison du quartier des Chartrons.
Sa famille vivait à Paris. Elle venait deux fois par an, pour Noël et pour son anniversaire. Le reste du temps, il n'y avait que moi.
Je la lavais, je lui faisais la cuisine, je lui coupais les ongles. Le soir, je lui lisais des romans d'amour, ses préférés. Quand elle avait peur de mourir seule, je restais dormir sur le canapé, sans le compter dans mes heures.
Elle me parlait souvent de sa petite-fille, Léna. Elle disait qu'elle était belle et têtue, comme elle à vingt ans.
Une semaine avant sa mort, elle a détaché son médaillon en argent, gravé de ses initiales, et l'a posé dans ma main. Elle m'a dit : « Tu es la fille que la vie m'a donnée. » J'ai pleuré toute la nuit.
Après l'enterrement, la famille a cherché le médaillon. Personne ne savait qu'elle me l'avait offert. Je n'ai jamais osé les contacter.
Léna a coupé sa vidéo. Elle a posé son téléphone sur un siège, puis elle s'est mise à genoux dans l'eau sale, avec son beau survêtement, pour ramasser mes gants et mon flacon.
Elle s'est excusée devant les passagers. Elle a pleuré. Elle m'a avoué qu'elle n'était venue qu'une fois voir sa grand-mère pendant ses deux dernières années, et qu'elle s'en voulait chaque jour.
Je lui ai dit de garder le médaillon, que c'était à elle. Elle a refusé. Elle a dit que sa grand-mère avait choisi, et qu'elle avait bien choisi.
Le dimanche suivant, elle m'a invitée à déjeuner. Pendant trois heures, je lui ai parlé de Jacqueline : ses manies, ses chansons, ses éclats de rire. Elle prenait des notes, comme une élève.
Avec mon accord, elle a raconté notre histoire à ses abonnés. Pas pour faire le buzz, a-t-elle dit, mais pour que les gens pensent à appeler leurs grands-parents.
Depuis, elle m'envoie un message chaque semaine. Et quand elle passe par Bordeaux, elle prend la ligne A jusqu'au terminus, juste pour me dire bonjour.
Un médaillon ne pèse presque rien. Mais il peut porter tout l'amour d'une vie entière.
Et vous, quand avez-vous appelé vos grands-parents pour la dernière fois ?


