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Le portier de la Croisette

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Le portier de la Croisette

« Larbin ! On ne me parle pas comme ça ! »

Je m'appelle Lucien. J'ai soixante-quinze ans, et depuis quarante ans, je suis portier d'un grand hôtel sur la Croisette, à Cannes. Uniforme bordeaux à galons dorés, casquette, gants blancs. J'ouvre les portes aux stars et aux inconnus avec le même sourire.

Ce soir-là, l'hôtel accueillait un grand gala. Les voitures de luxe se succédaient le long du tapis rouge, sous les palmiers dorés par le soleil couchant.

Un client en smoking blanc est sorti d'une voiture, très en retard. Je lui ai ouvert la porte et j'ai dit simplement : « Bonsoir, monsieur, bienvenue. » Il s'est retourné vers moi, furieux.

Il a trouvé que je lui avais parlé trop familièrement. Il m'a arraché ma casquette et mes gants et les a jetés dans le caniveau. Puis il a renversé mon chariot à bagages, et les valises ont dévalé les marches de marbre.

Un voiturier s'est figé. Une dame en robe du soir a poussé un cri. Je suis resté droit, tête nue, et j'ai répondu :

« Je vous ai seulement ouvert la porte, monsieur, avec respect. »

Il a promis de me faire renvoyer. Son téléphone a sonné : sa mère. Il a écouté, a regardé mon uniforme et mon visage, puis il a répété d'une toute petite voix : « Maman ? Tu dis… qu'il nous a rapporté la bague de papa ? »

Sa mère, Catherine, logeait à l'hôtel pour le gala. Elle avait tout vu depuis son balcon.

C'était l'été 1998. Catherine et ses deux fils étaient venus à l'hôtel quelques semaines après la mort de son mari. Elle portait autour du cou, sur une chaîne, la chevalière en or de son époux.

Un après-midi, en nageant dans la piscine, la chaîne s'est cassée. La bague a coulé. Le personnel a cherché pendant des heures, en vain. Elle pleurait sur un transat, inconsolable. Le plus jeune de ses fils avait douze ans.

Ce soir-là, après mon service, à minuit, je suis descendu à la piscine. Le grand bassin était éteint. J'ai pris une lampe de poche étanche, j'ai enlevé mon uniforme et j'ai plongé.

J'ai plongé encore et encore, pendant près de deux heures, en fouillant chaque recoin du fond. Vers deux heures du matin, j'ai vu un reflet doré, coincé dans la grille d'une bouche d'aspiration.

J'ai déposé la bague dans une enveloppe à la réception, avec un simple mot : « Retrouvée au fond de la piscine. » Je n'ai pas signé. Le lendemain matin, Catherine a hurlé de joie dans le hall. J'ouvrais les portes, à quelques mètres d'elle.

Elle avait appris mon nom des années plus tard, par un réceptionniste. Elle n'avait jamais osé venir me voir.

Le fils a raccroché. Il est resté longtemps sur les marches. Puis il est descendu jusqu'au caniveau, a ramassé ma casquette et mes gants, les a essuyés avec sa pochette de soie et me les a rendus.

Il m'a présenté ses excuses devant les clients et le directeur, qui venait d'arriver. Il a avoué qu'il était tendu à cause d'une mauvaise nouvelle, et qu'il avait choisi la cible la plus facile.

Il a remis lui-même les valises sur le chariot. Le directeur ne m'a pas renvoyé. Au contraire, il m'a tapé sur l'épaule, ému.

Le lendemain, Catherine m'a invité à déjeuner sur la terrasse de l'hôtel. J'étais un peu gêné de m'asseoir à une table où je servais d'habitude. Elle m'a pris la main et m'a remercié, vingt-six ans après.

Son fils était là aussi. Il portait la chevalière de son père au doigt. Il me l'a montrée en souriant, et m'a dit qu'il ne l'enlevait jamais.

Un portier ouvre des portes toute sa vie. Parfois, il plonge aussi pour en rouvrir une, celle d'un souvenir.

Et vous, avez-vous déjà perdu un objet précieux qu'un inconnu vous a rendu ?

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