« Inadmissible ! Votre cuisine de cantine empoisonne nos bébés ! »
Je m'appelle Josiane. J'ai soixante-trois ans, et depuis vingt ans, je fais la cuisine de la crèche municipale de Rouen. Purée de carottes, compote de pommes, petits poissons écrasés. Tout est préparé le matin même, avec des légumes du marché.
Les bébés reconnaissent l'odeur de ma soupe. Quand ils la sentent arriver dans le couloir, ils tapent dans leurs mains sur leurs petites tablettes.
Ce jour-là, à midi, un inspecteur sanitaire est arrivé sans prévenir. Un père avait appelé la mairie : son fils avait été malade la veille, après le repas. Il voulait un coupable.
L'inspecteur n'a ouvert aucun frigo, il n'a rien goûté. Il a regardé mes plateaux de petits bols, puis il les a balayés du comptoir. La purée orange et verte a éclaboussé tout le carrelage.
Deux jeunes auxiliaires se sont figées dans l'encadrement de la porte, un bambin dans les bras. Je suis restée derrière mon comptoir, les mains jointes sur mon tablier :
« Je cuisine pour ces petits avec amour depuis vingt ans. »
Il a menacé de faire fermer la cuisine. La porte du bureau s'est ouverte : Sabrina, la directrice, a vu la purée, a regardé l'inspecteur et a dit : « Stop ! Cette femme m'a élevée quand personne ne voulait de moi ! »
Les auxiliaires se sont regardées, stupéfaites. Personne à la crèche ne connaissait notre histoire.
Il y a vingt-cinq ans, mon mari est mort d'un accident de chantier. Nous n'avions pas eu d'enfants. Ma maison était trop grande et trop silencieuse. Je me suis inscrite pour devenir assistante familiale.
On m'a présenté une petite fille de huit ans, Sabrina. Elle avait déjà connu quatre familles d'accueil. Toutes l'avaient rendue aux services sociaux. On disait d'elle qu'elle était « trop difficile », qu'elle mordait et cassait tout.
Le premier soir, elle a jeté son assiette par terre. Je n'ai pas crié. J'ai ramassé, j'ai refait une assiette, et je me suis assise à côté d'elle. Elle a jeté la deuxième. J'en ai refait une troisième.
À la troisième, elle a mangé. Puis elle m'a demandé, tout bas, si elle allait encore devoir partir. Je lui ai dit non. Je lui ai promis qu'elle resterait autant qu'elle voudrait.
Elle est restée dix ans. Chaque soir, nous faisions ses devoirs sur la table de la cuisine, pendant que la soupe mijotait. Elle a eu son bac, puis son diplôme d'éducatrice de jeunes enfants. Le jour de la remise, elle m'a offert son diplôme encadré.
Quand elle est devenue directrice de cette crèche, elle m'a recommandée pour le poste de cuisinière, sans dire à personne qui j'étais pour elle. Elle ne voulait pas qu'on parle de favoritisme.
L'inspecteur est resté immobile, le carnet à la main. Sabrina lui a tendu le registre des repas et les étiquettes des produits du jour. Tout était en ordre.
Un peu plus tard, la maman du petit malade a appelé la crèche. Son fils avait une gastro-entérite, attrapée chez sa grande sœur. Le repas n'y était pour rien.
L'inspecteur s'est mis à genoux et a ramassé lui-même les petits bols, un par un. Il s'est excusé devant l'équipe, gêné, et a promis d'écrire un rapport honnête. Il a tenu parole : son rapport était élogieux.
Ce jour-là, Sabrina a réuni toute l'équipe dans la salle de jeux. Elle leur a dit, simplement : « Josiane est ma mère de cœur. » Les auxiliaires sont venues me serrer dans leurs bras, une par une.
Le soir, Sabrina est venue dîner chez moi avec ses deux enfants. J'ai fait de la purée de carottes, comme pour les bébés. Ils en ont repris trois fois.
On croit parfois qu'un enfant est trop abîmé pour être aimé. Il a seulement besoin que quelqu'un refasse une troisième assiette.
Et vous, qui a cru en vous quand personne d'autre n'y croyait ?


