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Le vendeur de parapluies de la gare

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Le vendeur de parapluies de la gare

« Tes parapluies de contrebande bloquent l'entrée de ma gare ! »

Je m'appelle Kader. J'ai soixante-quatorze ans et, depuis vingt ans, je vends des parapluies sur le parvis de la gare Lille-Flandres. J'ai une licence en bonne et due forme, une petite table pliante, et des parapluies de toutes les couleurs.

À Lille, il pleut souvent, et les voyageurs oublient toujours le leur. Avant, je vendais aussi au marché de Wazemmes. Mais j'ai toujours préféré la gare.

Cet après-midi-là, un orage terrible a éclaté. Le ciel est devenu noir en quelques minutes. Les voyageurs couraient avec leurs valises pour se mettre à l'abri sous l'auvent.

Le nouveau chef de gare est sorti, talkie-walkie à la main, manteau sombre d'uniforme. Il trouvait que mon stand bloquait l'entrée. Il a donné un grand coup de pied dans ma table.

Mes parapluies se sont ouverts et ont roulé sur le parvis, emportés par le vent. Une jeune femme en a rattrapé un au vol. J'ai gardé le mien au-dessus de ma tête et j'ai dit :

« Je vends ici depuis vingt ans, monsieur, avec une licence. »

Il a parlé d'annuler ma licence. Son téléphone a sonné : sa mère. Il a écouté, a regardé mes parapluies trempés, puis mon visage, et a répété : « Maman ? Il t'a abritée le jour de ma naissance ? »

Sa mère, Monique, était venue le voir à la gare. Elle avait assisté à la scène depuis le hall, et m'avait reconnu.

C'était en juin 1984. J'avais trente-deux ans, et je vendais déjà quelques parapluies sur ce même parvis. Ce jour-là, une tempête de grêle s'est abattue sur Lille. Des grêlons gros comme des billes.

Une jeune femme enceinte jusqu'aux yeux est sortie de la gare. Elle a fait quelques pas, puis elle s'est pliée en deux. Elle venait de perdre les eaux, là, sur le parvis, sous la grêle.

Il n'y avait plus de taxis. Personne ne s'arrêtait. J'ai refermé mon stand en une minute, j'ai ouvert mes trois plus grands parapluies au-dessus d'elle, et je l'ai assise sur ma caisse.

J'ai couru jusqu'à la cabine téléphonique pour appeler les secours. L'ambulance a mis vingt minutes. Pendant tout ce temps, je lui ai tenu la main en lui parlant de mon village, en Kabylie.

Je suis monté avec elle jusqu'à l'hôpital Jeanne-de-Flandre. J'ai attendu dans le couloir jusqu'à la naissance, tard dans la nuit. Une infirmière m'a dit : « C'est un garçon. Il s'appelle Thomas. »

Je ne voulais pas déranger. Avant de partir, j'ai laissé sur la chaise un petit parapluie rouge, pour enfant. C'était le seul cadeau que j'avais.

Thomas a raccroché. Il est resté longtemps sous la pluie, sans parapluie. Puis il a couru ramasser mes parapluies un par un, sur tout le parvis, et les a rapportés jusqu'à ma table.

Il m'a présenté ses excuses devant les voyageurs. Il m'a avoué que sa mère lui avait parlé cent fois du « monsieur aux parapluies », mais qu'il avait toujours cru à une jolie histoire de famille.

Sa mère nous a rejoints, appuyée sur une canne. Elle m'a pris dans ses bras sans un mot. Elle avait les mêmes yeux que ce jour-là, sous la grêle.

Ma licence n'a jamais été annulée. Au contraire : Thomas a fait installer pour moi un vrai abri sous l'auvent de la gare, à côté de l'entrée principale, avec mon nom sur une petite plaque.

Une semaine plus tard, Monique m'a rapporté le petit parapluie rouge. Elle l'avait gardé quarante ans. Je l'ai accroché à mon stand, ouvert, au-dessus de tous les autres.

Un parapluie ne coûte presque rien. Pour une mère et un enfant sous l'orage, il peut être le premier toit du monde.

Et vous, connaissez-vous l'histoire de votre propre naissance ?

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