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La vieille potière de Vallauris

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La vieille potière de Vallauris

« Bonne femme, tes bols font fuir mes clients, va-t'en ! »

Je m'appelle Odette. J'ai quatre-vingt-quatre ans, et je tourne l'argile à Vallauris depuis cinquante ans. Mon atelier est minuscule, au fond d'une cour fleurie de bougainvilliers. Je travaille encore sur le tour de mon défunt mari.

Mes bols sont simples, bleus et ocre, un peu irréguliers. Chaque dimanche, je les vends sur une petite table de bois au marché des potiers, dans la rue principale.

Ce dimanche-là, il faisait beau. Les touristes flânaient entre les stands colorés. Plusieurs s'étaient arrêtés devant ma table pour toucher mes bols, les retourner, sentir leur poids.

La potière du grand stand d'à côté, en robe fleurie et grandes lunettes de soleil, me regardait faire depuis un moment. Elle a fini par venir vers moi, furieuse. Elle m'a accusée de lui voler sa clientèle.

Puis elle a balayé ma table d'un revers de bras. Mes bols se sont fracassés sur les pavés en éclats bleus et ocre. Un homme a baissé son appareil photo. Je suis restée derrière ma table :

« Je tourne l'argile de cette ville depuis cinquante ans. »

Elle a ri. Une petite fille en tee-shirt jaune a surgi de derrière les stands, une glace à la main. Elle a vu les éclats, puis mon visage, et a crié : « Maman, c'est elle qui a réparé le bol de mamie ! »

La potière s'est figée. Jade, sa fille, venait de me reconnaître.

C'était l'année précédente, au printemps. Un dimanche après-midi, un homme s'était approché de ma table avec une petite fille aux yeux rouges. Il tenait dans ses mains un mouchoir plié.

Dans le mouchoir, il y avait les sept morceaux d'un vieux bol blanc. C'était le bol dans lequel la grand-mère de Jade lui servait son chocolat chaque matin, quand elle allait chez elle.

La grand-mère était morte la semaine d'avant. Le jour de l'enterrement, Jade avait fait tomber le bol en le serrant contre elle. Depuis, elle ne mangeait presque plus.

J'ai pris les morceaux. J'ai dit à la petite de revenir dans deux semaines. Je connaissais une vieille technique japonaise, le kintsugi, apprise d'un ami céramiste il y a longtemps. On recolle les morceaux avec une laque mêlée de poudre d'or.

Pendant deux semaines, chaque soir, j'ai travaillé sur ce bol. J'ai souligné chaque fissure d'un fil doré, patiemment. Quand j'ai eu fini, le bol était plus beau qu'avant.

Quand Jade est revenue, je lui ai mis le bol dans les mains. Je lui ai expliqué que les cicatrices dorées rendent les choses plus précieuses. Elle a souri pour la première fois. Je n'ai rien voulu faire payer.

La mère de Jade n'avait pas voulu s'occuper de ce deuil. C'était sa propre mère qui était morte, et elle avait tout laissé à son mari. Elle ignorait qui avait réparé le bol.

Elle a retiré ses lunettes. Elle avait les yeux pleins de larmes. Puis elle s'est agenouillée sur les pavés et a ramassé les éclats de mes bols, un à un, en les posant dans le creux de sa robe.

Devant tout le marché, elle m'a présenté ses excuses. Elle m'a avoué que son stand marchait mal depuis la mort de sa mère, et qu'elle n'avait plus le goût de rien.

Elle m'a proposé de partager son grand stand avec elle, à l'ombre de sa toile blanche. Mes bols bleus et ocre y ont maintenant leur étagère, à côté de ses grands vases.

Et le dimanche matin, avant le marché, Jade vient dans mon atelier. Je lui apprends le kintsugi. Elle répare les bols ébréchés de sa mère, avec des fils d'or, très sérieusement.

Les éclats de mes bols cassés ce jour-là, je les ai gardés. Jade veut les recoller tous, un jour, en un seul grand bol doré.

Ce qui est brisé n'est pas perdu. Avec un peu de patience et d'or, cela peut devenir plus beau encore.

Et vous, avez-vous un objet cassé que vous n'avez jamais voulu jeter ?

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