« Bouge ta péniche pourrie de mon écluse, la vieille ! »
Je m'appelle Mireille. J'ai quatre-vingt-un ans, et je navigue sur le canal du Midi depuis soixante ans. Ma péniche, c'est ma maison. Je la repeins chaque printemps, en bleu et rouge, et je fais pousser des géraniums sur son toit.
Près de la porte de ma cabine, il y a toujours mon vieux ciré jaune, délavé par le soleil. Son col est raccommodé de fil rouge. Je ne le porte plus, mais je ne le jetterais pour rien au monde.
Cet après-midi d'été, j'arrivais à une écluse près de Carcassonne. Les platanes faisaient de l'ombre sur le chemin de halage. Je manœuvrais lentement, comme il faut sur le canal.
Derrière moi, un grand yacht blanc attendait son tour. Son propriétaire, casquette de capitaine et lunettes de soleil, a sauté sur le quai en hurlant que je le retardais. Il a arraché mes amarres et jeté trois pots de fleurs du toit de ma péniche dans le canal.
L'éclusier s'est figé. Des cyclistes se sont arrêtés sur le chemin. Je suis restée sur le pont, les mains sur la barre, et j'ai répondu :
« Je navigue sur ce canal depuis soixante ans, monsieur. »
Il a parlé de la casse. Puis son regard s'est arrêté sur mon ciré jaune et son col raccommodé de rouge. Il a retiré ses lunettes et a pâli : « Ce ciré jaune… c'est vous qui m'avez repêché, petit ? »
Je l'ai regardé. Sous les cheveux gris, il y avait un petit garçon trempé, les dents qui claquaient.
C'était il y a quarante-cinq ans, un matin d'août. Un épais brouillard couvrait le canal. Je naviguais doucement, près du village de Trèbes, quand j'ai entendu un cri, puis un grand plouf.
Sur un petit pont de pierre, des enfants jouaient. L'un d'eux venait de tomber à l'eau. Il se débattait au milieu du canal, et je voyais bien qu'il ne savait pas nager.
Je n'ai pas réfléchi. J'ai coupé le moteur et j'ai sauté à l'eau, tout habillée. L'eau était sombre et froide. J'ai attrapé le garçon par son tee-shirt et je l'ai ramené jusqu'à la péniche, en le tenant hors de l'eau.
Pendant le sauvetage, le col de mon ciré s'est déchiré sur l'échelle. Une fois à bord, je l'ai enveloppé dedans et je l'ai frictionné jusqu'à ce qu'il arrête de trembler. Il s'appelait Philippe. Il avait sept ans.
Je l'ai ramené à ses parents, au village suivant. Sa mère pleurait si fort qu'elle n'arrivait pas à parler. J'ai repris ma route. Le soir, j'ai recousu le col avec du fil rouge, le seul que j'avais à bord.
Philippe s'est souvenu toute sa vie de ce ciré jaune. Il ne connaissait pas mon nom.
Il est resté immobile sur le quai. Puis, sans un mot, il a retiré ses chaussures et il a plongé dans le canal, avec son beau polo blanc. Il a repêché mes pots de fleurs un par un, et les a reposés sur le toit de ma péniche.
Trempé, il m'a présenté ses excuses devant l'éclusier et les cyclistes. Il m'a dit qu'il avait appris à nager le lendemain même de sa chute, et qu'il pensait à moi chaque fois qu'il montait sur un bateau.
Il a fait signe à l'éclusier de me laisser passer en premier. Son grand yacht blanc a attendu derrière ma vieille péniche, tout l'après-midi, au rythme lent du canal.
Le soir, il est venu dîner à bord, amarré sous les platanes. J'ai fait une omelette aux herbes. Il a touché le col raccommodé du ciré, très doucement, comme on touche une relique.
Depuis, chaque été, il me rejoint pour descendre une partie du canal avec moi, à bord de ma péniche. Il dit que c'est le seul bateau sur lequel il se sent vraiment en sécurité.
On ne sait jamais qui l'on repêche. Parfois, on sauve un enfant. Et l'enfant, des années plus tard, nous rend la politesse.
Et vous, avez-vous un vêtement qui vous rappelle un moment où quelqu'un vous a sauvé ?


