Infornations.com
Histoires

La femme de ménage de la tour

4 min de lecture

La femme de ménage de la tour

« Sortez ce chariot de ménage de devant mes clients ! »

Je m'appelle Fatima. Depuis quinze ans, je nettoie le vingt-huitième étage d'une tour de bureaux à La Défense. Je commence à vingt heures, quand les employés sont partis. J'aime ce silence, et la vue sur Paris qui s'allume.

Sur mon chariot, il y a mes seaux, mes flacons, mon aspirateur. Et une vieille paire de gants de laine verte, tricotés à la main, que je garde toujours avec moi.

Ce soir-là, une réunion importante s'était prolongée. J'avais laissé mon chariot dans le couloir, près de la grande salle vitrée. La porte s'est ouverte, et le directeur est sorti avec deux clients en costume.

Il a vu mon chariot. Son visage est devenu rouge. Il a dû se sentir humilié devant ses invités. D'un coup de pied, il a envoyé le chariot contre un bureau.

Mon seau s'est renversé sur la moquette grise, mes flacons ont roulé. L'assistante a porté la main à sa bouche. Je suis restée droite et j'ai dit :

« Je nettoie cet étage chaque nuit depuis quinze ans. »

Il a promis de changer de société de nettoyage. Il s'est baissé pour ramasser un flacon, a vu mes gants verts par terre et les a pris. Il les a regardés longtemps et m'a demandé : « Ces gants verts… c'est vous, sous le pont, cet hiver-là ? »

J'ai senti mes jambes faiblir. Je n'avais jamais oublié ce garçon aux mains bleues de froid.

C'était en janvier 1997, l'hiver le plus froid depuis des années. Je travaillais de nuit dans un hôpital et je rentrais chez moi à pied, en longeant la Seine près de la gare d'Austerlitz.

Sous un pont, il y avait un jeune homme de dix-neuf ans, assis sur des cartons, un sac à dos rempli de livres de cours. Il étudiait à la lueur d'un réverbère. Son père l'avait mis à la porte.

Le premier soir, je lui ai donné le reste de mon sandwich. Le lendemain, je suis revenue avec un thermos de soupe et du pain. Puis le surlendemain. Pendant deux mois, chaque soir, je me suis arrêtée sous ce pont.

Un soir de neige, ses mains étaient si gelées qu'il ne pouvait plus tourner les pages. J'avais dans mon sac une paire de gants verts que je venais de finir de tricoter pour moi. Je les lui ai enfilés moi-même, doigt après doigt.

Je l'ai aussi aidé à trouver une place dans un foyer pour étudiants, grâce à une assistante sociale de l'hôpital. Puis je l'ai perdu de vue.

Un matin de printemps, j'ai trouvé mes gants verts posés sur le banc de mon arrêt de bus, avec un petit mot : « Merci. Je n'oublierai jamais. » Il n'avait pas signé.

Philippe, le directeur, tenait les gants contre sa poitrine. Il s'est tourné vers ses clients et leur a raconté toute l'histoire, d'une voix tremblante, sans rien cacher.

Puis il s'est agenouillé sur la moquette mouillée et m'a aidée à ramasser mes flacons. Il m'a présenté ses excuses, devant tout le monde. Il a dit qu'il était devenu exactement le genre d'homme qui l'aurait ignoré sous ce pont.

La société de nettoyage n'a jamais été changée. Une semaine plus tard, il m'a proposé un poste de cheffe d'équipe, avec un vrai salaire de jour.

Et chaque hiver, désormais, nous organisons ensemble une distribution de soupe chaude sous ce même pont d'Austerlitz. Il vient lui-même, en manteau, avec des thermos et des dizaines de paires de gants tricotés par les employées de la tour.

Les gants verts sont retournés sur mon chariot. Philippe passe parfois les saluer, le soir, quand il part tard.

Un thermos de soupe et une paire de gants ne coûtent presque rien. Pour un jeune homme qui a froid, ils peuvent valoir tout un avenir.

Et vous, avez-vous déjà tendu la main à quelqu'un qui dormait dehors ?

Article suivant →

Добавить комментарий

Ваш адрес email не будет опубликован. Обязательные поля помечены *