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La factrice de Locronan

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La factrice de Locronan

« Lambine encore, et je te fais remplacer, compris ? »

Je m'appelle Maryvonne. Depuis trente ans, je suis la factrice de Locronan, en Bretagne. Je fais ma tournée sur un vieux vélo jaune, avec une grande sacoche de cuir. Je connais chaque boîte aux lettres, chaque chien, chaque voisin.

Je m'attarde parfois, c'est vrai. Je prends un café chez une veuve, je lis une lettre à un vieil homme qui n'y voit plus. Pour certains, je suis la seule visite de la journée.

Ce matin-là, une pluie fine tombait sur la place de granit. Le nouvel adjoint du maire m'attendait près du puits, imperméable beige et dossier sous le bras. Il attendait un pli urgent depuis la veille.

Il m'a accusée d'être lente et de bavarder au lieu de travailler. Puis il a arraché ma sacoche du vélo et l'a vidée dans une grande flaque. Les lettres et les colis sont tombés dans la boue.

Devant la boulangerie, les villageois se sont figés. Le vieux Yves a secoué la tête. Je me suis agenouillée dans l'eau pour sauver les enveloppes et j'ai dit :

« Je porte les lettres de ce village depuis trente ans. »

Il a parlé de me faire remplacer. Un petit garçon en bottes bleues a alors traversé la place en courant. Il m'a regardée, puis son père, et a crié : « Papa, c'est elle qui m'apportait les lettres de maman à l'hôpital ! »

L'adjoint s'est figé. Et moi, j'ai reconnu Erwan, avec ses grands yeux clairs.

Trois ans plus tôt, je triais le courrier au bureau de poste, un matin d'automne. J'ai remarqué une enveloppe adressée au service de pédiatrie de l'hôpital de Brest. Le lendemain, une autre. Puis une autre encore. Toujours la même écriture.

J'ai fini par apprendre l'histoire. Un petit garçon du village, six ans, était hospitalisé à Brest pour une leucémie. Sa mère, elle-même gravement malade, était soignée à Rennes. Elle ne pouvait pas venir le voir. Alors elle lui écrivait chaque jour.

Mais le courrier mettait deux ou trois jours à arriver. Pour un enfant seul dans une chambre d'hôpital, c'était une éternité.

Après ma tournée, je prenais donc ma vieille voiture et je faisais quarante kilomètres jusqu'à Brest, pour lui porter la lettre du jour moi-même. Pendant quatre mois, je n'ai presque pas manqué un seul après-midi.

Quand il était trop fatigué pour lire, je lui lisais la lettre à voix haute. Il fermait les yeux et souriait, comme si sa maman était là.

Son père, débordé par le travail et les allers-retours, ne venait que le week-end. Il avait seulement entendu parler de « la dame de la poste ».

Il est resté immobile sous la pluie. Puis il a lâché son dossier, s'est agenouillé dans la flaque à côté de moi et a ramassé les lettres une à une, en les essuyant contre son imperméable.

Il m'a demandé pardon devant tout le village. Il a avoué qu'il ne savait rien de ces après-midi, et que cette période l'avait tant brisé qu'il n'avait jamais voulu en parler.

Il m'a appris que la mère d'Erwan était guérie, elle aussi. Elle voulait me voir depuis longtemps.

Un mois plus tard, le maire m'a remis la médaille de la commune, sur cette même place. La mère d'Erwan était là, au premier rang, avec un bouquet d'hortensias.

Et chaque mercredi, désormais, Erwan m'accompagne sur ma tournée, à vélo, avec une petite sacoche que son père lui a offerte. Il glisse les lettres dans les boîtes avec un sérieux de facteur.

Une lettre, ce n'est que du papier. Mais quand elle arrive à temps, elle peut porter tout l'amour d'une mère.

Et vous, avez-vous gardé une lettre qui vous a aidé dans un moment difficile ?

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