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La radio du port de Douarnenez

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La radio du port de Douarnenez

« Débarrassez-moi ce tas de filets pourris, ce quai n'est pas votre cour ! »

Mes filets orange qui glissent dans l'eau noire du port, mes caisses bleues éventrées sur le béton, mes poissons qui rebondissent dans les flaques. Je m'appelle Yvon. À Douarnenez, je pêche depuis plus de quarante ans, et personne ne m'avait jamais traité comme un intrus. J'ai mon ciré jaune, mon bateau, mes habitudes d'avant l'aube.

Le nouveau maître de port est arrivé ce matin-là, la casquette à galons bien droite. Il disait que le quai devait être propre, que les touristes n'aimaient pas l'odeur, que ma place n'était plus ici. Il a poussé mes caisses du pied, devant tous les pêcheurs qui se taisaient. Il a donné un coup de botte dans un tas de filets, puis un autre, comme s'il voulait effacer le port.

Je serrais les poings dans mon ciré, sans répondre. « Monsieur, ces filets ont nourri tout le port pendant quarante ans. » Il m'a regardé de haut, comme on regarde une vieille barque. Puis il a sorti son carnet d'amendes et s'est mis à écrire, sans me demander mon nom, car il le connaissait déjà.

Il y a bien des années, par une nuit de tempête, j'avais déjà pris le large avec mon chalutier pour remorquer un voilier en panne, au large de la pointe. Le moteur était mort, le vent soufflait à plus de quarante nœuds. J'ai passé une remorque et tenu jusqu'au port, sans un mot à l'équipage. Je n'ai jamais voulu qu'on me remercie. La mer enseigne la discrétion à ceux qui y travaillent.

Cette nuit-là, j'étais rentré plus tôt que d'habitude, car la météo annonçait une tempête. Vers deux heures, j'ai entendu une voix sur la radio de la cabine. Puis j'ai vu une lampe frontale au large, dans l'eau noire, et un kayak couché sur le côté. Un jeune homme s'accrochait à la coque, à demi inconscient. Je l'ai hissé à bord, enroulé dans des couvertures, et réchauffé avec du café chaud.

J'ai appelé le port à la radio pour dire que je le ramenais vivant. Je ne savais pas que c'était le fils du maître de port, parti malgré l'avis de tempête. Le maître de port, lui, ne l'a appris que par la radio, au moment même où il piétinait mon matériel. Le jeune matelot a couru sur le quai, un poste grésillant à la main, et il a crié mon nom devant tout le monde.

Le maître de port est devenu blanc. Il a lâché son carnet, puis il est resté sans voix. Il avait cru que le quai était à lui. Il a compris que l'homme qu'il humiliait venait de sauver son fils. Il a demandé pardon à voix basse, puis, plus fort, devant les pêcheurs, en reconnaissant qu'il avait été odieux.

Il s'est baissé et a ramassé chaque filet, un par un, en le secouant du sable. Il a déchiré l'amende, devant tout le port. Puis il a remis mes caisses bleues en place sur le quai et a aidé à rapporter les poissons dans les bacs. Le jeune matelot a applaudi, puis les pêcheurs, puis tout le quai.

Quelques semaines plus tard, le conseil municipal a retiré son poste au maître de port, à la demande des pêcheurs. Je n'ai rien demandé. Je n'avais pas envie de voir un homme tomber pour une seule faute. Quant à l'argent d'un dédommagement, je l'ai refusé. Je veux seulement dîner avec la famille, sur mon bateau, un soir de beau temps.

Je n'ai pas rendu le mal pour le mal. J'ai fait ce que mon métier m'impose : sauver celui qui est en mer. Pourtant, cette nuit-là, j'ai compris combien la mer réunit ceux qui se croient séparés. Un port peut être petit, mais la mémoire d'un geste y reste longtemps, bien après que les filets ont séché.

Et vous, avez-vous déjà aidé quelqu'un que vous ne connaissiez pas, sans savoir qu'il était le même homme qui vous avait méprisé quelques heures plus tôt ?

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