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La mélodie sous la fenêtre

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La mélodie sous la fenêtre

« Ramassez votre boîte à ferraille et filez, on ne joue pas ici ! »

Mon pupitre s'est écrasé sur le pavé, mes partitions se sont envolées entre les pieds des passants. Je m'appelle Étienne. Sur la place de la Comédie, à Montpellier, je joue du violon depuis trente ans, assis sur le même banc, à l'ombre des platanes. Les touristes me jettent des pièces, les enfants s'arrêtent, les habitués saluent d'un signe de tête.

Ce jour-là, un agent de sécurité tout neuf, en blouson noir, a décidé que ma présence était un problème. Il a renversé mon étui, éparpillé mes pièces sur le sol, en disant que ça faisait désordre pour les touristes. Il a donné un coup de pied dans le pupitre, puis dans ma boîte. Les gens ont reculé, certains ont sorti leur téléphone.

Je n'ai pas lâché mon violon, que je serrais contre ma poitrine. « Monsieur, je joue sur cette place depuis trente ans, pour personne. » Ce n'était pas tout à fait vrai. Je jouais pour quelqu'un, pour une ombre derrière une fenêtre. Mais je ne voulais pas le dire devant tout le monde. Il a haussé les épaules et m'a pointé le bout de la rue, comme on indique la sortie.

Il y a six ans, une adolescente était hospitalisée depuis longtemps dans le service de pédiatrie d'un hôpital de Montpellier. Sa chambre donnait sur une petite rue calme, et chaque soir, à la tombée de la nuit, je venais jouer du violon en bas de ses fenêtres. Je jouais toujours la même berceuse, sans micro, sans spectateurs, sans rien demander. Les infirmières m'avaient surnommé « le violoniste de la fenêtre ».

Je la jouais parce qu'elle était la première musique que j'avais apprise. Un soir, une lumière s'est allumée à sa fenêtre, puis une autre, et j'ai eu l'impression que la rue entière respirait avec moi. Les jours suivants, les infirmières m'ont dit qu'elle se remettait peu à peu, qu'elle voulait reprendre le violon. Je n'ai jamais su son nom, et je n'ai jamais voulu le savoir. Il me suffisait de savoir qu'elle guérissait.

Elle a reconnu la mélodie, qu'elle fredonnait déjà. Elle m'a rappelé ces soirs-là, la lumière de sa fenêtre, la musique qui montait jusqu'à elle. C'était Inès, la jeune fille de la chambre. Elle est aujourd'hui soliste à l'orchestre de Montpellier.

L'agent a pâli. Il a regardé la jeune femme, puis le violon, puis la foule, et il a murmuré qu'il ne savait pas, qu'il pensait bien faire. Il s'est excusé, d'abord à moi, puis devant les passants qui applaudissaient déjà. Il s'est baissé et a ramassé mes pièces une à une, sur le pavé, avec la même application que moi, puis il m'a rendu ma boîte.

Inès a sorti son violon. Nous avons joué ensemble sur la place, la berceuse d'abord, puis une valse, puis un air que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre. La foule a applaudi longtemps. La mairie a fini par m'accorder une licence permanente de musicien de rue, sans limite de durée ni de place. Pour la première fois depuis trente ans, je n'avais plus à me cacher.

Je pensais jouer pour personne, pendant trente ans, sur un banc. J'ai découvert que ma musique avait voyagé plus loin que je ne l'imaginais. Une berceuse peut traverser les vitres d'un hôpital, les années et les peines. Il suffit d'une note tenue dans le silence pour qu'un cœur retrouve son souffle, et que la rue entière se souvienne de ce qu'elle a entendu.

Et vous, quelle présence discrète, quelle chanson vous a aidé un jour à tenir, sans que vous sachiez jamais qui en était à l'origine ?

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