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La vidéo dans le téléphone d’Inès

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La vidéo dans le téléphone d’Inès

« Votre course est un scandale ! Voilà votre casse-croûte, dégagez de ma vue ! »

Mon thermos qui roule sur le trottoir mouillé devant la gare de Lille-Flandres, mon casse-croûte écrasé dans une flaque. Je m'appelle Karim, et je conduis un taxi depuis trente ans. Trente ans à manger dans ma voiture entre deux courses, à surveiller les trains, les valises et les clients pressés. Ce soir-là, le monde entier semblait pressé, et personne ne voulait attendre.

Le passager n'était pas content du trajet. Il disait que j'avais pris trop de temps, que j'étais incompétent, qu'il ne paierait pas un centime. Mon thermos et mon sac étaient posés sur le siège passager. Il a ouvert la portière côté trottoir et a jeté tout dehors, devant les voyageurs qui sortaient du train. Mon thermos a roulé jusqu'aux pieds d'une dame, et mon sandwich est tombé dans une flaque.

Je n'ai pas crié. Je suis descendu, j'ai ramassé mon thermos et j'ai essuyé mes mains sur mon pantalon. « Monsieur, je vous demande seulement le prix de la course. » Il m'a répondu d'un geste de la main, comme on chasse une mouche. Il avait déjà décidé que j'étais coupable de tout.

Sur la banquette arrière, sa fille, seize ans, n'avait pas dit un mot depuis le départ. Le visage pâle, le téléphone serré dans les doigts, elle fixait mon visage dans le rétroviseur, puis l'écran, puis encore mon visage. Son père, lui, ne la regardait pas. Il était trop occupé à crier.

Deux ans plus tôt, une nuit de novembre, une adolescente de quatorze ans avait raté le dernier train à la gare de Lille. Elle n'avait plus de batterie, plus d'argent, et sa famille habitait à soixante kilomètres, de l'autre côté de la campagne. Je l'ai vue sous la pluie, près de l'entrée, les bras serrés autour de son sac à dos. Je l'ai fait monter. Je n'ai rien demandé. Je l'ai ramenée jusqu'à sa porte, en roulant doucement sous les lampadaires.

Elle m'a demandé mon nom, à l'arrivée. Je lui ai répondu que ce n'était pas important, que l'essentiel était qu'elle rentre saine et sauve. Je n'ai pas bougé avant que la lumière ne s'allume dans l'entrée de la maison. Puis je suis reparti vers la ville, seul, avec le silence de la nuit.

Elle a filmé en cachette mon visage dans le rétroviseur, pour pouvoir me retrouver un jour et me remercier. Elle n'a jamais su mon nom, et elle a gardé cette vidéo pendant deux ans. Aujourd'hui, elle la tend à son père, le bras tendu, et lui montre mon visage sous la lumière de la gare. Son père, lui, se souvenait de cette nuit-là : il avait hurlé contre elle au téléphone, il l'avait traitée d'irresponsable, et il n'avait jamais su qui l'avait ramenée.

Antoine a pâli. Il s'est tu, puis il a regardé la vidéo sans rien dire. Il a fait deux pas vers moi, les mains vides, et il s'est arrêté, la tête basse. Il a ramassé mon thermos et mon sandwich écrasé. Il a sorti son portefeuille, il a voulu payer la course, puis la nuit entière, puis un pourboire, puis tout ce qu'il ne pourrait jamais rendre.

Il s'est excusé devant les voyageurs, à voix basse mais assez fort pour que tout le monde l'entende. Il a reconnu qu'il avait été odieux, que sa fille avait eu raison de se souvenir de moi, et que j'avais mérité bien mieux que ses insultes. Quelques personnes ont applaudi, d'autres ont simplement hoché la tête. Ma fierté n'avait pas besoin de plus.

J'ai refusé l'argent. Je n'en voulais pas. Je lui ai demandé seulement un café, bien chaud, dans le bar de la gare. Il l'a offert, Inès s'est assise en face de nous, et nous avons parlé pendant une heure, de la route, des trains, des nuits trop longues. Elle m'a remercié encore et encore, les yeux rouges, en me demandant pardon pour sa colère de la veille.

Je suis rentré ce soir-là avec un thermos neuf et une drôle d'impression de paix. Une course peut être pénible, une journée peut être dure, et pourtant une seule nuit ancienne peut tout changer. Un chauffeur n'est pas plus important qu'un autre client, mais sa bonté compte. Personne ne sait jamais vraiment qui il a aidé, et c'est peut-être mieux ainsi.

Et vous, avez-vous déjà aidé quelqu'un sans demander son nom, sans savoir qu'il vous reconnaîtrait un jour ?

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