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L’appel qui a tout changé à la pharmacie

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L’appel qui a tout changé à la pharmacie

« Vous vous moquez de moi ? Donnez-moi ces boîtes tout de suite, sans ordonnance ! »

Le fracas des boîtes de vitamines qui s'écrasent sur le carrelage a figé toute la pharmacie. Je m'appelle Léa, je suis pharmacienne sur la place Graslin, à Nantes, depuis cinq ans. Ce matin-là, un homme en costume a balayé d'un seul geste tout mon présentoir. Les flacons ont roulé sous les chaises, les étiquettes se sont déchirées. Je n'ai même pas eu le temps de finir mon café.

Il voulait un médicament sans ordonnance, tout de suite, et il ne supportait pas qu'on lui dise non. Il tapait du poing sur mon comptoir, il criait qu'il connaissait du monde, qu'il allait me faire fermer. Les clients reculaient vers la porte vitrée. Moi, je tremblais, mais je n'avais pas le droit de céder. « Je suis désolée, monsieur, la loi est la même pour tout le monde. »

Il y a un an, à trois heures du matin, la pharmacie était fermée, comme le veut la garde, et je travaillais seule. Le téléphone ne cessait pas de sonner. Une femme d'un certain âge s'est effondrée devant le rideau métallique, le teint gris, la respiration courte. Elle était diabétique et avait perdu connaissance dans la rue. Je suis sortie aussitôt, je lui ai donné du sucre et je l'ai allongée sur le trottoir, un manteau sous la tête.

J'ai appelé le SAMU, j'ai donné l'adresse, puis je suis restée à ses côtés sous la pluie fine jusqu'à l'arrivée de l'ambulance. Elle me serrait la main et répétait qu'elle ne voulait déranger personne. Quand les secouristes l'ont emmenée, je suis rentrée dans la pharmacie vide, et je n'ai jamais demandé son nom. Ce n'était pas nécessaire. Ce qui comptait, c'était qu'elle respire.

Ce matin, son téléphone a sonné dans sa main. Il a murmuré quelques mots, les yeux fixés sur moi. Il venait d'envoyer un message à sa mère, quelques minutes plus tôt, pour lui dire où il allait. Il comprenait enfin qu'il se trouvait face à celle qui avait veillé sur elle.

Bruno a ramassé les boîtes une à une, à genoux sur le carrelage. Il a payé le stock cassé sans discuter, puis il a demandé pardon, les mains tremblantes, devant mes clients et devant mon équipe. Il ne criait plus, il ne tapait plus sur le comptoir. Il avait l'air d'un homme qui venait de perdre son arrogance en une seconde.

Une heure plus tard, il est revenu avec sa mère. Elle a serré mes deux mains dans les siennes, longtemps, en pleurant doucement. Elle m'a dit qu'elle avait cherché « la jeune pharmacienne de la place Graslin » pendant un an, sans savoir où la retrouver. Je n'ai rien répondu d'autre que « c'est mon métier ». Elle a dit que, pour elle, ce n'était pas un métier, mais une nuit de vie.

Bruno a voulu me remercier avec de l'argent. J'ai refusé. Je lui ai demandé seulement de rester calme la prochaine fois, car une pharmacie n'est pas un lieu de colère, et il a accepté. Depuis, il vient parfois acheter son sirop pour la toux, poliment, et il salue toujours ma préparatrice par son prénom. Sa mère, elle, m'apporte des gâteaux le jeudi.

J'ai compris ce jour-là qu'un inconnu peut vous juger en une seconde et vous devoir la vie dans la même journée. Il ne faut jamais se fier à la colère d'un homme pressé. Derrière chaque cri, il y a parfois une histoire que l'on ignore, et une nuit de garde peut revenir à la lumière du jour.

Pour être honnête, j'ai surtout appris à ne pas trembler devant ce qui est juste. Elle se donne, sans nom, sans attente, et elle finit toujours par revenir à celui qui l'a offerte.

Qu'auriez-vous fait à ma place, si un inconnu vous avait tout pris en une seconde, pour découvrir ensuite qui avait sauvé la vie de sa mère ?

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